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August 22, 2016

 

 

Kino Estrie

Rang du 7e Art, Québec

 

Août 2016

 

L'un des principaux reproches que l'on a fait et que l'on continue à faire au Québec en tant que nation – à tort ou à raison -, c'est qu'il n'aurait pas d'histoire, pas de culture, pas de passé digne de ce nom. Nombre d'entre nous n'osent même pas s'arrêter à son cinéma, pensant que celui-ci est encore jeune et immature.

 

C'est un peu le cas en 1960, car on compte en effet moins d'une trentaine de films québécois tournés entre 1943 et 1959. Qui peut s'étonner du piètre jeu d'acteur de La petite Aurore, l'enfant martyre (1952), alors que l'industrie commence à peine à former des comédiens dignes de ce nom?

 

Même chez les cinéphiles, il n'est pas surprenant de retrouver peu d'adeptes de notre cinéma des premiers temps. Il est facile en effet de penser que rien de bon ne s'est fait chez nous avant 1962, année où Denys Arcand – que l'on connaît – et Denis Héroux – qui fera un malheur dans les années 70 avec Valérie (1969) et l'Initiation (1970) – font équipe avec Stéphane Venne pour tourner Seul ou avec d'autres.

 

Je ne suis pas différent de mes contemporains : je n'ai vu en date d'aujourd'hui qu'un seul film québécois tourné entre 1943 et 1959 : « Les brûlés » (1959) de Bernard Devlin. Moi qui déteste les films en noir et blanc – désolé pour les puristes –, la seule raison pour laquelle j'ai relevé ce défi, c'est parce que je me suis donné une mission : visionner l'ensemble du cinéma de fiction québécois, des débuts à nos jours, afin de pouvoir identifier et promouvoir les joyaux de notre culture cinématographique. Kino Estrie m'a invité à circonscrire cette mission, en me demandant de vous présenter le meilleur de ce qui s'est tourné avant le « bogue de l'an 2000 ». D'où l'origine de cette nouvelle chronique mensuelle, « Rang du 7e Art, Québec », par votre humble serviteur.

 

Les brûlés (1959)

 

Plus souvent qu'autrement quand j'écoute un film, peu importe dans quel pays ou quelle industrie il est produit, l'arrivée du générique de fin me soulage d'une énième déception.

 

Ce n'est pas le cas avec « Les brûlés » (1959) de Bernard Devlin : dès le début, je suis soufflé par l'ampleur de la production. Même si le sujet est humble – en 1933, un groupe de colons vient en Abitibi pour y défricher la terre et y fonder une paroisse – et présenté de manière authentique, chaque scène « respire l'argent » ou, pour être plus exact, le budget qu'il faut pour réaliser le film prévu. Déboisement, brûlis, tempête sur un bateau, noyade, accidents de voiture, bagarres, construction de cabanes et même d'un village (!), des acteurs par dizaines et plusieurs figurants pour couronner le tout, avec une garde-robe complète pour les habiller, tout ça y est! Nombre de réalisateurs contemporains désargentés doivent être verts d'envie après avoir vu ce film.

 

Tout ça n'est rien, par contre, sans le jeu remarquable des acteurs. D'où sortent les Roland Bédard, Georges Bouvier, René Caron et Roland D'Amour, entre autres? Certains œuvrent à l'écran depuis 1947, d'autres commencent à peine. Et quel talent! Le pauvre Félix Leclerc, déguisé en colon paresseux, pour égayer le film de quelques-unes de ses chansons, fait piètre figure comparé aux comédiens professionnels qui portent le film. La caméra, fluide, mobile et bien cadrée, met les acteurs et leurs répliques (naturelles, réalistes) en valeur.

 

La thématique, celle du terroir, est évidemment typique des débuts de la culture québécoise, tout comme celles de l'ouest américain et du temps de la guerre civile caractérisent le cinéma historique des États-Unis. La colonisation, le défrichage, le construction du village et de la paroisse, l'arrivée des femmes à marier, la religion qui ordonne la vie, les fêtes et les mariages qui récompensent le dur labeur,  ces sujets ont été maintes et maintes fois repris à la télévision depuis plus de cinquante ans. « Les brûlés » constitue justement l'une des premières initiatives du genre, ayant d'abord été présenté en huit épisodes d'une vingtaine de minutes chacun à la télévision de Radio-Canada.

 

Nombre de détracteurs de notre culture – essentiellement des Québécois de tous âges que l'on retrouve en nombre dans chaque famille, dans chaque cercle d'amis, qui se plaisent à dénigrer haut et fort nos réalisations culturelles et notre histoire – vomiront assurément sur le sujet du film. Les valeurs mises en place durant la période de la domination du clergé, de la défaite des patriotes en 1839 jusqu'au tournant de la Révolution Tranquille à l'ère post-duplessiste en 1959, font encore grincer bien des dents. Dans cette optique, « Les brûlés » a tout l'air d'un film pro-catholicisme, pro-colonisation, un outil de propagande formidable pour tous les curés Labelle du Québec.

 

Or, pour qui se donne la peine de nuancer le passé et de réaliser que l'aspect propagandiste du film peut difficilement nous atteindre aujourd'hui, « Les brûlés » offre un visionnement captivant. Agnostique depuis l'adolescence, je n'ai pu qu'admirer la rigueur avec laquelle la communauté se bâtit autour de l'idéal de la paroisse catholique et de la figure autoritaire du curé. Sans souhaiter retourner dans ce passé – qui comporte bien des désavantages –, on ne peut que saluer la cohésion qui unit les colons face à l'adversité, que la menace vienne de l'extérieur (la nature) ou de l'intérieur (le magasinier pourri et corrompu jusqu'à l'os, l'alcool, l'oisiveté). Voilà qui pourrait nous servir d'exemple, en 2016, après vingt ans d'une société québécoise qui n'a plus aucune ambition, qui ne va nulle part...

 

Le film offre du bon à tout le monde, tant les cinéastes en devenir que les cinéphiles curieux. Nombre d'entre nos concitoyens et surtout de nos scénaristes et de nos réalisateurs québécois auraient intérêt à retourner à la source en visionnant ce film, question de réaliser que nous ne venons pas d'un peuple de mauviettes.

 

Aparté sur la figure du masculin

 

S'il y a justement une raison pour laquelle le cinéma québécois est souvent boudé, c'est que ses idéateurs présentent souvent, depuis la fin des années 70, ses hommes comme des minables, des ratés, des imbéciles, des moins que rien, des alcooliques, des castrés incapables de réchauffer le lit conjugal, des violeurs ou des découcheurs infidèles, des pères manqués et manquants, des muets enragés en dedans incapables de s'exprimer au dehors.

 

Alors que des films tels que Le règne de la beauté (2014), Antoine & Marie (2015) et King Dave (2016) poursuivent la tradition de faire de nos figures masculines des minables, il est bon parfois de retourner aux sources et de retrouver des hommes à la fois fragiles mais forts, qui rêvent d'ouvrir et de conquérir plutôt que de tromper, de violer, de tuer ou même juste de faire des conneries de bas étage – honte à toi, Daniel Grou.

 

Quand un Jimmy Larouche se demande pourquoi le cinéma québécois est boudé par tant de nos concitoyens, il y a là un début de piste de réflexion…

 

 

Les Brûlés (1959) de Bernard Devlin

 

 

Écouter : https://www.onf.ca/film/brules/

En savoir plus: https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Br%C3%BBl%C3%A9s

 

 

Guillaume Houle est diplômé en études cinématographiques de l'Université de Montréal. Il a aussi étudié la scénarisation et la communication à l'Université du Québec à Montréal, ainsi que l'interdisciplinarité en arts (cinéma et vidéo) à l'Université du Québec à Chicoutimi. Ces quelques années d'études lui ont fait réaliser qu'il n'avait rien d'un cinéaste. Malgré les piques qu'il peut lancer ici et là à certains créateurs, il respecte énormément le travail acharné et dévoué que la production cinématographique demande.

 

Œuvrant au Conseil de la culture de l'Estrie et à la maison d'édition Les Six Brumes, il consacre l'essentiel de son temps professionnel à conseiller, à soutenir, à encadrer, à valoriser, à commercialiser et à promouvoir l'art et la culture québécoise, notamment au niveau des littératures de l'imaginaire québécoises – fantastique, science-fiction, fantaisie et Cie.

 

Un de ses objectifs personnels est de visionner l'ensemble du cinéma de fiction québécois existant. Son association avec Kino Estrie dans le cadre de la chronique Rang du 7e Art, Québec lui donne une raison de partager ses trouvailles avec d'autres passionnés, ainsi que de passer quelques commentaires personnels sur notre perception du Québec, de son histoire et de sa culture.

 

 

crédit photo: Francis Lachaine (www.francislachaine.com)

 

 

 

 

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