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Kino Estrie
Rang du 7e Art, Québec

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Quand j'ai choisi le film Taureau (Clément Perron, 1973) pour cette deuxième chronique de Rang du 7e Art, j'étais loin de me douter que son acteur principal allait rejoindre le Royaume des esprits quelques jours plus tard. Loin de moi l'idée de rendre un énième hommage à la Guerre des tuques - dont, malgré les qualités, on entend trop parler par rapport à d'autres films tout aussi intéressants -, je voulais plutôt souligner le premier rôle à l'écran de ce géant, André Melançon. J'aurais aimé le faire avant qu'il nous quitte.

 

Le temps passe vite, trop vite dans la vraie vie; il le fait aussi à une vitesse incroyable dans le film mis en lumière aujourd'hui. Fruit de l'obscur réalisateur Clément Perron (scénariste de Mon oncle Antoine), Taureau nous présente un drame de mœurs tout en cornes et en colères. 

 

Au tournant des années 1970, dans un petit village de la Beauce, des habitants parsèment leur petite vie autrement tranquille d'une foule de petits jeux mesquins ou licencieux : racontars, mensonges, inventions et potinages, insultes sonores, courses de voitures, visionnement de films pornographiques en 16mm,. intrusion de domicile, destruction de matériel, pétition pour chasser un concitoyen et bien plus encore.

 

À priori, rien ne laisse présager un film rempli d'autant d'excès, dans un village beauceron comme les autres : le ciel y est terne, l'éclairage ordinaire, les bâtiments vieillots. On y trouve aucune vocation particulière, aucune entreprise dominante, aucun chef de village pour diriger les citoyens vers un projet rassembleur. 

 

Rien, sinon Taureau lui-même, l'idiot du village. À l'opposé des citoyens du Babine idyllique de Fred Pellerin, les beaucerons du film de Clément Perron haïssent Taureau avec passion, sans relâche. Ils se réunissent pour le médire, pour lui imputer la responsabilité de leurs petits et grands malheurs personnels : la maladie d'une telle, l'animal mort-né à la ferme de l'autre, le mari étouffant qui sent son emprise sur sa conjointe menacée ou la mère qui craint pour la vertu de sa fille, tout est de sa faute.

 

Délaissant le rythme passif et lourd qui transperce nombre de drames d'ici comme d'ailleurs, Taureau s'entoure d'une galerie de personnages surexcités : ils roulent, ils courent, ils crient, ils s'étonnent, ils s'exclament. Non seulement leur jeu est intense, mais toute la technique du film les accompagne : les plans, la composition et le montage sont dynamiques, les bande sonore et musicale sont remplies, même le passé et le présent s'entremêlent dans une série de retour arrières.

 

Que penser de ces beaucerons survoltés, hargneux, adolescents? Quel message le réalisateur Clément Perron voulait-il leur passer? Pour ma part, je ne sais pas grand chose de la Beauce actuelle ou passée. On la dit entreprenante sur le plan des affaires, conservatrice sur le plan des valeurs et de la politique. Elle est connectée sur la région de la Capitale-Nationale, que certains citoyens quitteraient pour trouver un coin de terre tranquille à bas prix.. et augmenter le trafic automobile quotidien sur le pont Pierre-Laporte. Pour ma part, j'ai peu entendu parlé de cette région comme d'un lieu dynamique sur le plan artistique, culturel (sauf pour Woodstock en Beauce?), historique, social ou autre. 

 

Bref, j'aurais pensé qu'un film situé dans cette région du Québec ne pouvait être autre chose qu'un long fleuve tranquille. Clément Perron, lui, choisit plutôt de stimuler son petit monde en y plaçant trois intrus : Taureau, ainsi que sa mère et sa soeur, qui se prostituent pour survivre depuis la mort du mari pourvoyeur. Ces marginaux, dans le contexte d'un village catholique et conservateur, sont jugés inacceptables. Malgré eux, ils forment le moteur de la motivation des villageois qui, comme des anticorps, s'excitent pour réagir à la menace, pour éradiquer le mal : discussions houleuses, demandes d'extradition répétées auprès des personnes en autorité, pétition, prières dans la cuisine en famille.

 

Perron n'est pas tendre envers ses personnages : ses jeunes agissent en voyous, ils conduisent vite, ils sautent comme des singes en furie, ils adoptent des comportements agressifs. La destruction et le viol sont des outils acceptables pour eux, pour extraire les corps étrangers. La justice? Le seul policier du village est impuissant à faire quoi que ce soit. Tout le monde a peur de Taureau, mais chacun est prêt à l'insulter, à l'exploiter, à lui rendre la vie difficile. 

 

Dans ce Taureau du terroir, les marginaux sont beaux, sensuels. Leur nudité n'est pas gênante. Au contraire, les villageois sont plutôt laids et intolérants, déformés par la haine, par l'envie, par la peur. Taureau aussi est un être humain, avec ses qualités et ses défauts. Il travaille, on le traite de paresseux, on l'exploite, on le vole. Insouciant, il court dans un champ de fleurs. Sa seule arrivée empêche des villageois de commettre un viol. 

 

Ce n'est pas un saint, il sait qu'il fait peur : « Quand je vois que le monde a peur, je ferais n'importe quoi pour qu'ils aient plus peur encore ». On tremble lorsqu'il s'avance, sa seule présence fait fuir, son commandement fait obéir. Mais il y a des limites que Taureau ne peut pas franchir. Quand l'amour naît entre lui et une jeune villageoise rebelle qui reconnaît en lui un être humain digne de ce nom, les citoyens n'en peuvent plus. Normaliser Taureau? Impossible. Pour oser lui tenir tête, pour éviter que la minorité ne contamine les « bonnes gens » de la majorité, les citoyens doivent se rallier. 

 

Taureau et sa jeune amante se réfugient dans une grange au milieu d'un champ. Rapidement, tout le village l'entoure, le conspue, le menace. On monte un siège : il faut récupérer la fille avant que Taureau ne l'abîme ou, pire, ne la tue. Bizarrement, le côté « entrepreneur » imputé aux beaucerons ressort : un camion de nourriture arrive et propose aux assiégeants de se restaurer., en échange d'argent bien sûr La victimisation devient spectacle, le spectacle offre des occasions d'affaires.

 

Celui qui incarne la menace, ce Taureau craint par presque tous les villageois, c'est André Melançon, ce gentil géant qui s'est éteint en août dernier, 43 ans après ce premier rôle au cinéma. Curieusement, le père du personnage de Taureau - mort à la guerre (?) - devait, selon son fils, de l'argent à 43 personnes. Il y a de ces hasards qui intriguent, malgré tout.

 

André Melançon incarne, à travers Taureau, la gentillesse, la folie, la douceur, la rage, le regret, la violence et bien plus encore. Les passions de son personnage, fort simples, sont semblables à celles de ses concitoyens, et il ne menace en rien l'équilibre religieux ou politique du village. Les villageois n'auraient-ils pas eu avantage à l'accepter et à en faire un des leurs?

 

La conclusion du film, que je vous laisse découvrir, nous présente une occasion ratée... une occasion de réfléchir sur la conciliation de la diversité individuelle et de la communauté citoyenne. Aujourd'hui, alors que notre société éclate et se reconstruit en dizaines de sous-groupes différents - politiques, professionnels, religieux, sexuels et davantage -, comment redonner aux individus le sentiment d'appartenance à une vie citoyenne commune?


Ceci nous rappelle, en parallèle, le slogan pacifiste d'un film (inévitable) de Melançon, le réalisateur... « La guerre, la guerre [..] ». 

 

Je vous laisse compléter.

 

Taureau (1973) de Clément Perron 
Écouter : https://www.onf.ca/film/taureau/
En savoir plus : http://www.filmsquebec.com/films/taureau-clement-perron/

ou https://fr.wikipedia.org/wiki/Taureau_(film)

 

Guillaume Houle est diplômé en études cinématographiques de l'Université de Montréal. Il a aussi étudié la scénarisation et la communication à l'Université du Québec à Montréal, ainsi que l'interdisciplinarité en arts (cinéma et vidéo) à l'Université du Québec à Chicoutimi. Ces quelques années d'études lui ont fait réaliser qu'il n'avait rien d'un cinéaste. Malgré les piques qu'il peut lancer ici et là à certains créateurs, il respecte énormément le travail acharné et dévoué que la production cinématographique demande.

 

 

Œuvrant au Conseil de la culture de l'Estrie et à la maison d'édition Les Six Brumes, il consacre l'essentiel de son temps professionnel à conseiller, à soutenir, à encadrer, à valoriser, à commercialiser et à promouvoir l'art et la culture québécoise, notamment au niveau des littératures de l'imaginaire québécoises – fantastique, science-fiction, fantaisie et Cie.

 

Un de ses objectifs personnels est de visionner l'ensemble du cinéma de fiction québécois existant. Son association avec Kino Estrie dans le cadre de la chronique Rang du 7e Art, Québec lui donne une raison de partager ses trouvailles avec d'autres passionnés, ainsi que de passer quelques commentaires personnels sur notre perception du Québec, de son histoire et de sa culture.

 

 

crédit photo: Francis Lachaine (www.francislachaine.com)

 

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