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Après deux chroniques de drames particulièrement intenses, j'ai décidé de me tourner vers un film plus léger, voire légèrement comique. Chroniquer de la comédie québécoise de qualité, n'est-ce pas tout un défi? Ne devrait-on pas voir dans l'humour le grand talon d'Achilles du cinéma québécois? Certains détracteurs maison de notre propre culture, grands adorateurs devant Hollywood l'éternelle, manient l'argument avec plaisir : incapables de grandeur, nés pour un petit pain, nous ne produirions que des comédies grasses et épaisses.

 

Dans les faits, rien qu'en regardant la liste des films québécois produits depuis les années 1950, nous pouvons constater que cet argument est faux : le Québec a produit probablement plus de drames que tous les autres genres réunis ensemble. Aussi faut-il rappeler que les traductions québécoises des Pierrafeu, de Lancé-frappé (Slapshot) et de Les Lavigueur déménagent (Flodder, un film néerlandais qui n'a rien à voir avec les fameux Lavigueur...) ne sont pas des productions québécoises, mais des créations issues du doublage. Même chose pour ces innombrables horreurs américaines assez peu drôles qui inondent la version nocturne de Télétoon.

 

Ceci n'empêche pas le cinéma produit au Québec de compter plusieurs comédies, certaines bonnes, d'autres moins. Mais quand le genre est-il né au Québec? Je n'ai pas encore eu l'occasion de regarder tous les films des premiers temps, ni de lire le livre L'imaginaire comique dans le cinéma québécois de Robert Aird et Marc-André Robert (chez Septentrion), mais rien qu'à regarder la table des matières de ce dernier, où figure le titre de chapitre « Les débuts modestes », je gagerais qu'il n'y a pas eu grand chose de drôle sur nos écrans avant la Révolution Tranquille.

 

Voilà pourquoi j'ai choisi de m'attaquer à l'humour en commençant avec un film issu de la Révolution Tranquille, La vie heureuse de Léopold Z., le premier long métrage de fiction de Gilles Carle. Ce qui est fascinant, avec LVHDLZ (acronyme pour le film susmentionné), c'est ce sentiment d'un cinéma naissant qui ne s'est pas encore astreint à obéir à des schèmes ou à des codes précis. Léger, insouciant, parfois philosophique, le film mélange les genres sans se soucier de répondre à un codex précis : les personnages sont souvent rieurs et heureux, la musique est frivole, le schème narratif ne nous annonce aucune direction précise.

 

LVHDLZ, c'est nous qui suivons Léopold Z, opérateur de camion de déneigement, dans son quotidien de travailleur à la veille de Noël. C'est un documentaire, donc? Il y a des airs par-ci par là, mais la voix faussement sérieuse du narrateur omniscient qui entre dans les têtes des protagonistes pour en ressortir en bloc leurs préoccupations nous rappelle à l'occasion qu'il s'agit bel et bien de fiction. Le jeu des acteurs - tantôt juste (Léopold), tantôt artificiel (le patron, la femme de Léopold) - évoque aussi une mise en scène, malgré l'aspect naturel des images et des sons. Certains protagonistes  (la femme de Léopold) s'adressent à la caméra. Il y a même un moment de joie gratuite, où des personnages (Léopold et la femme-artiste) s'amusent dans la neige sans que cela ne fasse évoluer le schème narratif.

 

Ce qui est le plus surprenant de LVHDLZ, c'est ce ton amusé et fluide que Gilles Carle emprunte pour nous parler d'un sujet bien sérieux : le glissement du Québec catholique vers le Québec capitaliste. Je vous dévoile la chute tout de suite (désolé pour ce « divulgâchis ») : Léopold Z, étant parvenu à déneiger toutes les rues de Montréal auxquelles il était assigné, réussit à arriver à temps pour assister à la Messe de Minuit avec sa femme et son fils. Quelle chute! Ou pas vraiment... jamais je n'ai réellement senti que c'était là le but du film, ni un objectif tangible du protagoniste.

 

 C'est pourtant le point de repère, l'étoile du berger catholique, auquel se rattache ce travailleur désorienté. Né dans un Québec qui se détache tranquillement du clergé, ce jeune homme de 32 ans (il a l'air d'en avoir 45, mais bon, je ne suis pas bon juge en la matière...) entre de plain-pied dans le capitalisme à l'occidentale : la valeur de sa maison, l'hypothèque, le désir d'avoir une piscine, l'assurance-chômage (où il a rencontré sa conjointe), le crédit familial épuisé et... les cadeaux de Noël.

 

Quelle est l'une des préoccupations majeures de Léopold Z. ? Emprunter pour acheter ses cadeaux de Noël.... !!!! J'ai été médusé par cette action du protagoniste. Le gars s'endette de 30$ par mois sur 30 mois pour acheter ses cadeaux de Noël. Mais en y repensant... n'est-ce pas devenu une pratique courante, dans notre société? C'est là une belle illustration du début de la société capitaliste et des besoins imaginaires au Québec...

 

Gilles Carle profite de l'espace relaxé et relaxant du film pour aborder, sans se presser, d'autres points. Puisqu'il n'y a pas d'intrigue, ou enfin d'intrigue dense et pressée, il peut palabrer sur différents sujets, dont la relation patron-employé. Le patron, un autre québécois francophone, suit son employé à la trace, afin de surveiller ses activités. Il le traite de laxiste, le menace, lui fait du chantage, puis tente de lui soutirer son aide pour déménager des meubles pour sa famille. Curieusement, ils deviennent, en quelque sorte, amis, allant jusqu'à assister à un spectacle d'une jeune artiste de la connaissance de Léopold en visite à Montréal.

 

Les deux hommes sont alors confrontés au fantasme de la femme-spectacle, qui en met plein la vue. Devraient-ils quitter leur vie pour la suivre? Cette réflexion ne dure qu'un moment, avant que le patron et l'employé ne reprennent leur route. La conjointe de Léopold n'est d'ailleurs jamais bien loin, puisque M. LZ lui téléphone constamment, quand ce n'est pas elle qui le fait demander au téléphone.

 

Sur les chemins de Montréal, le patron en profite pour sermonner son employé : ne devrait-il pas exiger de sa femme qu'elle le laisse en paix? Un homme blanc et catholique ne devrait-il pas contrôler le patrimoine familial, gérer l'argent, donner les ordres? Le patron en question semble ignorer tout de l'Histoire, car qui gérait le château, à l'époque médiévale, quand le chevalier partait en Croisade en Terre Sainte? La châtelaine savait probablement mieux gérer l'argent que l'homme d'épée. Et à ce que certains historiens racontent, nos ancêtres de la Nouvelle-France faisaient pareils. Il y a fort à parier que nos grand-mères et nos arrière-grand-mères ne se privaient pas d'exercer tout le contrôle qu'elles pouvaient au foyer, lorsqu'elles ne pouvaient s'émanciper hors de cadre. Dans le film, le domicile s'étend jusqu'au travail, le téléphone devenant alors l'outil qui permet d'exercer le pouvoir à distance.

 

Autre point, volontaire ou non, abordé dans le film : la question linguistique. Bien que modestes, les allusions à la dualité linguistique du Québec détonnent. Deux exemples surprennent : d'un côté, un commentaire radio francophone parle d'un « Noël Blanc », enchaînant tout de suite avec la mention « Un "White Christmas" ». Comme si l'auditeur  francophone n'avait pas compris? Ou plutôt, comme si le fait de le dire en anglais donnait une force plus grande à l'expression. C'est aussi le cas dans le fantasme qu'entretient le patron par rapport à la jeune artiste. Dans son imaginaire, celle-ci lui parle en anglais. Plus ça change, plus c'est pareil (ou pire). Combien d'entre nous, jeunes et moins jeunes, utilisons des mots ou des phrases en anglais pour se donner une impression de puissance, de force dans notre discours? Ce sentiment - réel ou imaginaire - d'infériorité de la langue française ne date pas d'hier...

 

Le protagoniste, lui, a d'autres soucis : déneiger les rues, répondre aux appels téléphoniques de sa femme, accueillir la jeune membre de la famille en visite à Montréal, réparer son véhicule, emprunter de l'argent pour les cadeaux de Noël, acheter les cadeaux de Noël et, surtout, terminer son travail à temps.

 

Terminer à temps... pourquoi déjà? Pour retrouver l'église, la Messe de Minuit, pour goûter le bonheur simple d'être enfin de retour auprès de sa femme et de son fils pour vivre ce moment de communion sociale.

 

En fin de compte, La vie heureuse de Léopold Z. n'est pas vraiment une comédie. C'est un film léger, à la fois anecdotique et profond, aujourd'hui d'allure un peu nostalgique, sur la transition d'un Québec catholique vers un Québec capitaliste. Léopold Z. vit encore entre les deux. Il peut encore tenter de conjuguer les valeurs d'un univers avec l'autre.

 

Moi pas. Bien que je demeure profondément agnostique et critique de la religion catholique, ça me fait toujours un pincement au coeur quand je constate que nous avons remplacé un rituel artificiel, le communion par l'ostie, par un autre, la communion par ce que l'argent peut acheter. La nouvelle église du dimanche? Pour plusieurs, ce sont les restaurants à déjeuner. Que penser de ces hordes de voitures stationnées tous les dimanches matin dans les restaurants de déjeuner du quartier?

 

Ne croyant plus en Jésus-Marie-Joseph, aurions-nous besoin d'un rituel pour nous purifier et pour redémarrer la semaine? Quoi de mieux que d'aller jaser dans un restaurant qui ne se gêne pas pour faire un jeu de mots franglais débile avec "Eggs" et « Oeufs »? Ça finit même par sonner comme « Dégueu » (essayez de prononcer d'Eggs-Oeufs, ça dit tout), quand on y pense...

 

Comme quoi la Révolution Tranquille est déjà loin derrière nous, et que bien peu de gens s'étonnent aujourd'hui de se payer des meubles en 30 versements... est-ce qu'un nouveau Gilles Carle se lèvera pour nous indiquer que nous sommes en transition vers quelque chose de mieux? Je l'espère.

 

D'ici là, question de se détendre un peu, pourquoi ne pas se replonger dans l'univers simple de Léopold Z. ?

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