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Je me souviens : L'austérité et la mafia de la construction - c'était il y a 44 ans...

December 15, 2016

Kino Estrie

Rang du 7e Art, Québec

 

Décembre 2016

 

 

 

CETTE CHRONIQUE EST UNE CHRONIQUE IRONIQUE

 

TOUTE RESSEMBLANCE AVEC LA RÉALITÉ

RELÈVE DONC DE L'IRONIE LA PLUS PURE.

 

Soumis au pouvoir de l'empire anglais du XVIIIe siècle, écrasé et brisé de 1837 à 1839, puis ingéré dans le Canada en 1867, notre peuple s'est longtemps cherché. Avant la fin du 19e siècle, il a été séduit par les conservateurs ultramontains, puis entre 1936 et 1960 (sauf durant la 2e guerre mondiale, en 39-44), par l'Union nationale de Maurice Duplessis. Enfin, il y a eu le Parti Québécois, entre 1976 et 1998 - ce dernier a perdu le vote populaire pour le mandat de 1998 à 2003, même s'il a conservé le pouvoir -, ainsi que durant un bref épisode péquiste de 2012 à 2014.

 

Mais depuis 2014 nous voilà sur le chemin de la raison. Un chemin approuvé par 58%[1] des électeurs inscrits, soit 29% qui ont voté pour le Parti Libéral du Québec (PLQ) - un parti qui a géré le gouvernement du Québec à 25 reprises sur 41 élections[2] - et 29% qui n'ont pas voté, ce qui revient la plupart du temps (25 fois sur 41) à voter pour le PLQ.

 

58% d'électeurs québécois qui concrétisent la vision d'un Québec idéal que Denys Arcand a mis en scène il y a maintenant 44 ans, dans le cadre de son film « Réjeanne Padovani ». S'agit-il d'une oeuvre de fiction? Arcand, souhaitant éviter les démêlés judiciaires a préféré nous présenter la mention suivante :

 

« CE FILM EST UN FILM DE FICTION

 

TOUTE RESSEMBLANCE AVEC DES PERSONNES

VIVANTES OU MORTES SERAIT UNE COÏNCIDENCE »

 

C'était trop modeste de sa part. À la fois homme de son temps et visionnaire, Denys Arcand nous proposait déjà en 1972 le portrait de la société québécois idéale. Imaginez-vous l'ampleur de la nostalgie de nos concitoyens durant la période faste du PQ (1976-1998), mais aussi l'immensité de leur joie lorsque l'on a décidé d'y revenir avec les Libéraux de Jean Charest et de Philippe Couillard.

 

Les américains, eux, sont de retour à leur âge d'or : les années 50 avec Donald J. Trump. Nous, nous sommes revenus à notre propre période de rêve : la fin des années 60 et le début 70, avec les Libéraux.

 

Comme plusieurs de nos contemporains occidentaux, notre croyance en la démocratie diminue. Pourquoi y croire, quand on vit sous un régime idéal?

 

M. Padovani, lui, a la solution. Denys Arcand profite d'une soirée entre amis dans sa vaste propriété pour nous en faire part. Voyons, en cinq points, le portrait de la société idéale vue à travers l'univers de M. Padovani, notre brave entrepreneur en construction, dont Denys Arcand nous révèle les valeurs, le temps d'une soirée mondaine passée chez lui :

 

1. La société idéale est basée sur le modèle de la famille et de l'entreprise

 

Dans le film, M. Padovani est un entrepreneur en construction. C'est aussi un homme au coeur d'or, un bon père de famille, qui se soucie autant de ses enfants que de ses employés. Le poids du monde semble reposer sur ses épaules, lorsqu'il nous confie dans son bureau que « […] après une autoroute, c'est une autre ». Il semble si fatigué. Pourquoi continue-t-il son généreux travail? « J'ai 450 gars à faire vivre avec des familles […] », nous avoue-t-il, en mâchant son cigare. Il a aussi pour « deux millions de machineries lourdes », un équipement qu'il serait impensable de laisser dormir.

 

2. La société idéale récompense largement ses dirigeants

 

C'est connu : pour qu'un gouvernement fonctionne, il lui faut bien payer ses policiers, l'armée et ses fonctionnaires. Ses dirigeants aussi. C'est pour cette raison que M. Padovani offre une belle soirée à ses amis élus et fonctionnaires. Il réserve d'ailleurs un traitement particulier au maire de la ville, en lui offrant d'améliorer ses performances. « Tous les goûts sont dans ma nature. » confie le maire aux deux femmes qui tentent de combler ses désirs.

 

3. La société idéale est basée sur la rétribution juste et équitable des bonnes personnes

 

Comment fait M. Padovani pour y arriver? En obtenant le juste prix pour la construction de cette nouvelle autoroute. Aidé d'un fonctionnaire bien aimable, il n'a aucun problème à faire avaler au gouvernement et à la population québécoise des dépassements de coût de l'ordre des 19 millions de dollars. Pourquoi les organismes communautaires et culturels ne s'inspirent-ils pas de sa vision? On refile la facture au gouvernement, c'est comme ça que ça fonctionne.

 

4. La société idéale détruit littéralement ses opposants

 

Un opposant ne serait-il pas quelqu'un qui voudrait améliorer le système? Pas du tout! C'est une nuisance, un danger public qu'il faut abattre au plus vite avant qu'il nous détruise. Dans l'univers de M. Padovani, ses sbires savent quoi faire : ils battent et expulsent des journalistes, menacent son ex-femme (Réjeanne Padovani) à coup de « Tout d'un coup que t'en aurait pu, de jambes? » et font le ménage dans le bureau des activistes qui s'opposent à la construction de l'autoroute nourricière des 450 familles.

 

Dans l'univers de M. Padovani, faire saigner, assommer, défenestrer, abattre à bout portant et couler ses adversaires dans le ciment (de l'autoroute) sont des actions légitimes pour maintenir l'ordre et la discipline.

 

Un journaliste prend des photos? On le cogne (*PAF!*) et on enlève le film de son appareil. Une activiste travaille contre un de nos projets? On la passe (*CRAC*) par la fenêtre. L'ex-femme du patron - qui l'a trahi en le laissant pour cet adversaire juif - revient en ville en réclamant de revoir ses enfants? Un coup de fusil administré de main de maître (*BOUM*!) par Gabriel Arcand (le frère de l'autre) et, hop!, on la coule (*GLOUP!*) dans le béton et c'est fini.

 

Le ménage est vite fait, bien fait. Pas besoin de longs procès pénibles et coûteux. La vie peut continuer, dans l'austérité et la corruption. Ou était-ce dans l'ordre et la discipline?

 

5. La société idéale est polie, austère et opportuniste

 

Dans « Réjeanne Padovani », il est préférable de ne pas hausser le ton ou d'être trop flamboyant. Tout le monde est beau, mais sobre, calme et posé. Tout y est à peu près gris, surtout l'autoroute, mais chacun a le loisir de faire avancer ses projets, ses visées. Un fonctionnaire corrompu peut-il changer d'emploi - passer de la petite ville riveraine à la Communauté urbaine de Montréal? - pour obtenir plus de pouvoir afin d'aider davantage M. Padovani? Bien sûr!

 

La femme de celui-ci peut-elle courtiser M. Padovani en secret, afin de combler le vide que le départ de sa femme - d'abord chez le riche juif anglophone mentionné ci-haut,  puis sous le nouveau tronçon de l'autoroute - a laissé dans son coeur? Bien sûr, comment refuser tant de générosité? Il ne peut que lui rendre la pareille, lorsque la dame lui mentionne, alors que la limousine de M. Padovani avance sur l'autoroute nouvellement inaugurée, qu'elle aimerait « autant profiter de votre auto, si ça vous dérange pas » (plutôt que de rentrer avec son fonctionnaire de mari).

 

La caméra d'Arcand ne nous en dira pas vraiment plus, nous laissant plutôt contempler les ruines des quartiers pauvres récemment expropriés. L'autoroute arrive, dehors les pauvres!

 

***

 

Le Québec s'en va-t-il dans la bonne direction, en faisant marche arrière vers l'exemple austère et corrompu de « Réjeanne Padovani »? Pourquoi pas? Un gouvernement bon père de famille, qui récompense les entrepreneurs et les élus méritoires et qui écrase ses ennemis tout en restant poli et diplomate, le tout dans une ambiance de grise austérité, ça vous dit quoi?

 

Parce qu'on est en 2016, non?

 

Quand j'en doute, je me rappelle deux choses : ce film et son ambiance de parfaite austérité, et le fait que 58% de nos concitoyens veillent au grain afin que rien de cette belle dynamique sociopolitique ne change jamais...

 

De quoi est-ce qu'on se plaint, au juste, quand on vit dans le Meilleur des mondes[3]?

 

Réjeanne Padovani (1972) de Denys Arcand

  • Écouter : http://www.bibliotheque.ville.sherbrooke.qc.ca/in/sites/es/faces/details.xhtml?id=p%3A%3Ausmarcdef_0000262533&highlight=R%C3%A9jeanne%20Padovani&posInPage=0&bookmark=791e78f4-33ca-467e-a961-30dee40d6bf0&queryid=fc8e605a-82a4-4a74-b195-5c856e8cef9a

  • En savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9jeanne_Padovani

 

***

[1] Ce pourcentage est obtenu par l'addition des électeurs du Parti Libéral du Québec et des gens qui ne sont pas allé voter lors des élections générales québécoise s de 2014 : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_g%C3%A9n%C3%A9rales_qu%C3%A9b%C3%A9coises_de_2014

 

[2] Liste des élections générales québécoises de 1867 à 2014 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_%C3%A9lections_g%C3%A9n%C3%A9rales_qu%C3%A9b%C3%A9coises

 

[3] Et si la lecture de cette chronique vous donne l'envie de vous faire l'Avocat du Diable, avez-vous pensé que le Diable en question se paie déjà les meilleurs avocats du monde? Vous devriez plutôt en profiter pour vérifier si le silence est d'or  ($$$)...

 

***

Guillaume Houle est diplômé en études cinématographiques de l'Université de Montréal. Il a aussi étudié la scénarisation et la communication à l'Université du Québec à Montréal, ainsi que l'interdisciplinarité en arts (cinéma et vidéo) à l'Université du Québec à Chicoutimi. Ces quelques années d'études lui ont fait réaliser qu'il n'avait rien d'un cinéaste. Malgré les piques qu'il peut lancer ici et là à certains créateurs, il respecte énormément le travail acharné et dévoué que la production cinématographique demande.

 

Œuvrant au Conseil de la culture de l'Estrie et à la maison d'édition Les Six Brumes, il consacre l'essentiel de son temps professionnel à conseiller, à soutenir, à encadrer, à valoriser, à commercialiser et à promouvoir l'art et la culture québécoise, notamment au niveau des littératures de l'imaginaire québécoises – fantastique, science-fiction, fantaisie et Cie.

 

Un de ses objectifs personnels est de visionner l'ensemble du cinéma de fiction québécois existant. Son association avec Kino Estrie dans le cadre de la chronique Rang du 7e Art, Québec lui donne une raison de partager ses trouvailles avec d'autres passionnés, ainsi que de passer quelques commentaires personnels sur notre perception du Québec, de son histoire et de sa culture.

 

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