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Que faire après 150 ans de survivance? L'exemple de Séraphin (1950)

January 20, 2017

Kino Estrie

Rang du 7e Art, Québec

Janvier 2017

 

Janvier 2017. Le Canada s'apprête à fêter le 150e anniversaire de la fondation de sa fédération. Dans son ombre, le Québec - qui n'a toujours pas ratifié la constitution rapatriée en 1982 - prépare L'Autre 150e, une opération de rappel de plusieurs faits historiques oubliés par l'Histoire, relégués aux oubliettes.

 

Comment, dans le cadre de la chronique Rang du 7e Art, puis-je ajouter une petite pierre à cet édifice du souvenir? En choisissant de revoir et de chroniquer l'un des plus vieux - mais pas le plus ancien - films du cinéma québécois, Séraphin (1950) de Paul Gury. Suite de Un homme et son péché (1949), du même réalisateur, cette oeuvre des débuts de notre cinéma montre les déboires de notre célèbre avare national.

 

Mais pourquoi choisir Séraphin plutôt qu'un autre film? Simplement parce que c'en est qui illustre à merveille le Québec post-1867. Rappelons à cet égard quelques faits historiques, en rafale :

 

1534 : Découverte du Saint-Laurent par Jacques-Cartier

1542 : De Maisonneuve fonde Ville-Marie (Montréal)

1663 : Gouvernement royal en Nouvelle-France

1760 : La Conquête de la Nouvelle-France par l'Angleterre

1763 : La Proclamation royale (1ère constitution)

1774 : L’Acte de Québec (2ème constitution)

1791 : Création du Haut et du Bas-Canada (3ème constitution)

1834 : Les 92 Résolutions des Patriotes

1837 à 1838 : La rébellion des Patriotes

1839 : Le rapport Durham

1840 : L’Acte d’union, création du Canada-Uni (4ème constitution)

1867 : Création du Canada (5ème constitution)

 

Situé en 1891, Séraphin traite d'une époque particulière de l'histoire québécoise : la colonisation des Laurentides dirigée par le Curé Labelle. C'est 52 ans après l'écrasement de la révolte des Patriotes, mais seulement 24 ans après la création du Canada, un acte politique et légal qui devait paver la voie à la minorisation des Québécois (autrefois canadiens, puis canadien-français) dans leur propre pays. De plus en plus, les Anglais se transforment en Canadiens, faisant de l'Anglais la langue dominante et le Protestantisme la religion officielle. Les Orangistes multiplient les ordres hostiles aux francophones et aux catholiques.

 

Comment vont réagir nos ancêtres? Les Patriotes ayant été tués, pendus, exilés, dispersés ou convertis - George-Henri Cartier est l'exemple le plus notoire : ancien patriote, il a tourné le dos à ses idéaux en participant à la création du Canada en 1867 à titre de député, en plus de nommer sa fille Queen-Victoria, du nom de la reine d'Angleterre -, ils n'ont plus accès qu'à celui qui les a vendus aux Anglais - pour les protéger, dit-on -, le clergé.

 

Usant du pouvoir conféré par les conservateurs ultramontains (21 ans sur 30 au gouvernement, entre 1867 et 1897), les dirigeants catholiques poussent nos ancêtres vers une nouvelle forme de développement : terminée, la lutte pour le pouvoir via la démocratie et le républicanisme. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, c'est la survivance qui est le lot de notre partie. Et qui dit survivance, dit naissance et colonisation. La revanche des berceaux et la colonisation seront donc les armes par lesquelles les Québécois lutteront pour continuer à exister, en français et sous le signe de la croix.

 

Le film Séraphin (1950) s'ouvre en plein dans cette perspective : menés par le légendaire Curé Labelle, des colons s'installent dans les Laurentides, « sur une terre de roches », avec pour motivation la perspective d'un avenir meilleur. Leur moral n'est toutefois pas au beau fixe : « La misère, c'est fait pour nous autres [..] Je ne sais pas comment on va passer l'hiver, Monsieur le Curé. », se désolent-ils en constatant l'ampleur du labeur à réaliser avant de trouver la sécurité et le confort matériel recherchés.

 

Quelques paroles bien simples de la part de l'homme d'église suffisent à raviver la flamme :  « Toute la colonisation s'est fait avec la misère [..] Comme tous les autres hivers, on va manger de la misère [..] Travaillez-là votre terre [..] vous serez libres. » Fait assez curieux, il convient de mentionner que la demeure du curé est de beaucoup plus riche que celle des maigres colons, alors que le monsieur présente lui-même un ventre proéminent.

 

D'abord publié en roman en 1933 par Claude-Henri Grignon, le film paraît en deux parties, en 1949 et en 1950. À ce moment-là, nous sommes en plein dans l'époque du duplessisme. Le premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, évoquera d'ailleurs quelques années plus tard, en 1958, la « Nécessité du travail et de l'épargne[1] », comme quoi le travail et l'épargne permettent à la société d'exister et de durer.

 

Dans le film, les colons travaillent dur, alors que Séraphin (et sans doute le clergé et probablement aussi l'État) empochent. Curieusement, outre le fait de se présenter en tant qu'usurier (prêteur sur gages), Séraphin est un fonctionnaire du gouvernement québécois! Il est notamment chargé de faire respecter les permis de colonisation. On le voit aussi diriger l'assemblée municipale[2]. À tort ou à raison, on peut penser que la rancune d'au moins une partie des québécois envers les employés de l'État existe depuis un bon bout de temps...

 

C'est curieux d'ailleurs comme ce discours est d'actualité : d'un côté, nous avons des travailleurs et, de l'autre, des gens qui font de l'argent. D'un côté, nous avons des citoyens qui feront en moyenne 49 510$ et, de l'autre, 100 PDG qui ont déjà gagné ce salaire en trois jours, au 3 janvier 2017. En parallèle, dans le film, le Curé Labelle rêve que les Laurentides bien colonisées et développées attirent des riches investisseurs étrangers.

 

Mais pour faire quoi? Pour profiter à qui? « Arbeit mach frei[3] »,  pouvait-on lire notamment à l'entrée du camp de concentration d'Auschwitz, pendant la 2e Guerre Mondiale. Le travail rend-t-il vraiment libre, quand il profite à d'autres?

 

Tandis que dans la fiction, le travail des colons profite à l'usurier, dans notre réalité de l'Autre 150e, notre travail ne profite-t-il pas de plus en plus à des multinationales étrangères qui, comme Séraphin, nous vident petit à petit de notre force vitale? Mais alors qu'Alexis - l'ennemi juré de Séraphin -, sa femme et ses alliés, se mobilisent pour mettre Séraphin hors d'état de nuire - le chemin vers lequel culmine le film -, que faisons-nous, sinon travailler pour accumuler des biens et des expériences fournies par des commerçants étrangers? Combien d'entreprises d'ici avons-nous laissé filé - Le Cirque du Soleil, Rona, Saint-Hubert et j'en passe - aux mains de Séraphins étrangers qui ne rêvent que de siphonner, de vampiriser notre économie?

 

Ce que Séraphin nous dit, comme film, ce n'est pas que le travail rend libre, mais plutôt que seule la solidarité permet à une société de prospérer et de durer, dans la collégialité et dans la sécurité. Au lieu de se réjouir de l'austérité actuelle enfoncée de force par le gouvernement du Parti Libéral du Québec de Philippe Couillard, ainsi que son infâme loi pour réduire encore plus les prestation d'aide sociale aux gens aptes à travailler (399$ par mois pour les plus récents arrivés qui refusent les programmes d'aide au travail), nous devrions plutôt nous demander : comment pouvons-nous reprendre le contrôle de nos institutions, de nos entreprises, comment retenir et faire revenir l'argent qui assurera notre confort et notre sécurité?

 

Et ça, ça ne se fait pas en travaillant et en épargnant. Ça se fait en travaillant mieux, en dépensant mieux et en épargnant pour les bonnes raisons. Travailler pour nous et dépenser chez nous.

 

Trêves de discours, je dois vous avouer que j'ai bel et bien choisi ce film pour le message sous-jacent, et non pour sa grande qualité. Si d'ordinaire je commente des oeuvres fortes et agréables à regarder, je dois avouer que Séraphin (1950) présente de nombreux défauts.

 

Contrairement à Les Brûlés (1959) qui propose des interprétations de grande qualité, les acteurs de Séraphin présentent un niveau de performance similaire à celui du théâtre amateur. Les répliques sont déclamées et semblent peu naturelles. Seul Hector Charland, dans le rôle de Séraphin, propose une approche différente. Comédien ayant débuté dans les année 20, il emprunte plutôt les manières du cinéma expressionniste, avec son Séraphin voûté et marmonnant. On dirait, en quelque sorte, un "Scrooge" québécois. La rencontre des deux types de jeu d'acteur donne un résultat un peu difficile à aborder, comme spectateur.

 

Restauré en janvier 2016 par Éléphant, le dialogue est toutefois clair, bien audible. Les décors sont simples, voire simplistes, tout comme l'éclairage. Le montage et la musique respectent les codes de l'époque, avec des fondus enchaînés et des mélodies sorties un peu de nulle part. Certains effets spéciaux - quand Séraphin hallucine sa soeur Délima - rappellent, comme le jeu d'Hector Charland, l'expressionnisme allemand.

 

La structure du film est élémentaire : après un vingt minutes de mise en contexte où le personnage de Séraphin est absent, le récit enchaîne sur une misérable tentative de Séraphin de déloger son rival, Alexis, qui prétexte que celui-ci n'a pas de billet de colonisation en bonne et dû forme. Ce schème est contourné aisément par le notaire du village, qui fait venir le document manquant de Québec et le remet à Alexis.

 

C'est alors que le sort s'abat sur Séraphin : embarquant sur un canot avec l'amérindien Wabo, il est jeté à l'eau par celui-ci, qui le sauve seulement en échange de la promesse d'un billet de 10$ (qui vaudrait probablement 200$ aujourd'hui) en récompense. Malheur, Séraphin a perdu son portefeuille dans l'eau. Pendant que celui-ci s'éloigne, Wabo le récupère et va le porter à Alexis.

 

Je prends quelques mots ici pour critiquer le portrait de l'amérindien : un profiteur, farceur, qui parle tout croche, accroc à l'argent. Ouf... c'est triste de constater que notre perception des Premières nations n'est ni très honnête, ni très juste. Et si nous abolissions la Loi fédérale sur les Indiens - qui en fait des mineurs irresponsables - plutôt que de se complaire dans les clichés?

 

Dans le portefeuille de Séraphin, il y a une lettre que l'usurier a reçu plus tôt au bureau de poste. Une lettre de sa soeur des États, Délima, qui lui demande des nouvelles de leur père. Celui-ci est décédé il y a deux ans, demandant au Quêteux du village de s'assurer que son héritage serait divisé entre ses deux enfants. Mais Séraphin, ne voulant pas dépenser un timbre (et perdre 50% de l'héritage), ne l'a jamais annoncé à sa soeur.

 

Profitant de l'occasion, Alexis demande au Quêteux de les assister, lui et sa femme, dans la rédaction d'une lettre à la soeur de Séraphin. Quelque temps après, Délima - escortée par Alexis et un autre de ses alliés - arrive et réclame son dû auprès de Séraphin.

 

La femme de Séraphin, Donalda (très effacée dans le film) enjoint Séraphin de lui donner, car c'est la Loi. Séraphin, qui n'a pas le choix, se sépare de cette partie considérable de sa forturne. Le récit n'est pas très clair sur l'état de sa richesse, alors que le film se termine : ayant subi un autre revers plus tôt dans le film qui lui a coûté 500$ (une valeur de 10 000$ aujourd'hui?), sans oublier le 10$ pris par Wabo, Séraphin a sans doute perdu beaucoup d'argent... un peu comme celles et ceux qui, chez nos concitoyens, croient en la magie de la bourse et qui ont vu leurs économies disparaître chez les fraudeurs ou dans les compagnies qui ont fait faillite. Mais ceci est une autre histoire, pour une autre chronique.

 

À défaut d'être un bon film, Séraphin a le mérite de nous faire réfléchir. Devons-nous tenter, comme Séraphin, d'arnaquer notre prochain afin de s'assurer une sécurité matérielle et financière? Devons-nous au contraire prendre sur nous et, sous les cris de ralliement du Curé Labelle, de Maurice Duplessis, de Lucien Bouchard ou de Philippe Couillard, travailler davantage?

 

La voie la plus simple n'est-elle pas, au contraire, celle d'Alexis et de sa femme : l'amour du prochain, la solidarité et le travail juste, juste ce qu'il faut pour bien vivre et bien faire vivre?

 

À qui, à quoi et pour quoi sert de travailler en dément, d'épargner ou de consommer à tout vent si c'est pour mourir de toute façon, au bout du compte, sans pouvoir en emporter une miette, au Paradis ou dans une autre existence?

 

***

 

Séraphin (1950) de Paul Gury, version restaurée de 2016

  • Écouter ou en savoir plus : sur Éléphant via Illico, http://elephantcinema.quebec/films/seraphin_4634

 

***

 

Guillaume Houle est diplômé en études cinématographiques de l'Université de Montréal. Il a aussi étudié la scénarisation et la communication à l'Université du Québec à Montréal, ainsi que l'interdisciplinarité en arts (cinéma et vidéo) à l'Université du Québec à Chicoutimi. Ces quelques années d'études lui ont fait réaliser qu'il n'avait rien d'un cinéaste. Malgré les piques qu'il peut lancer ici et là à certains créateurs, il respecte énormément le travail acharné et dévoué que la production cinématographique demande.

 

 

Œuvrant au Conseil de la culture de l'Estrie et à la maison d'édition Les Six Brumes, il consacre l'essentiel de son temps professionnel à conseiller, à soutenir, à encadrer, à valoriser, à commercialiser et à promouvoir l'art et la culture québécoise, notamment au niveau des littératures de l'imaginaire québécoises – fantastique, science-fiction, fantaisie et Cie.

 

Un de ses objectifs personnels est de visionner l'ensemble du cinéma de fiction québécois existant. Son association avec Kino Estrie dans le cadre de la chronique Rang du 7e Art, Québec lui donne une raison de partager ses trouvailles avec d'autres passionnés, ainsi que de passer quelques commentaires personnels sur notre perception du Québec, de son histoire et de sa culture.

 

 

 

 

 

[1] http://harry-bernard.cegepmontpetit.ca/1958/01/10/lhomorable-maurice-duplessis-rappelle-la-necessite-du-travail-et-de-lepargne/

 

[2] Est-il maire du village? Ce n'est pas explicite dans le film.

 

[3] « Le travail rend libre », en langue allemande

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