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Maximes pour survivre à la Saint-Valentin avec Gina (1975) de Denys Arcand

February 15, 2017

Kino Estrie

Rang du 7e Art, Québec

Février 2017

 

 

La Saint-Valentin s'en vient! Que vous la fêtiez ce mardi 14 février ou durant la fin de semaine à venir, j'ai cru bon me servir de cette chronique afin de vous aider à vous y préparer. L'affaire, avec les fêtes, c'est qu'elles semblent nous venir toutes avec une sorte de pression sociale : à l'Halloween, il faut se déguiser. À Noël, il faut décrocher du quotidien et revoir ses proches. À la Saint-Valentin, il faut vivre l'amour et le faire vivre... vous la sentez, la pression?

 

Je vous propose donc une approche légèrement différente : l'amour dans le respect de soi, mais aussi l'amour dans le respect des autres. Oubliez la performance, oubliez la romance passionnelle, l'amour qui fait boum. Les journaux sont remplis des procès résultant de ces approches qui tournent parfois mal.

 

Pour mieux illustrer mon propos, j'ai choisi le film Gina (1975) de Denys Arcand. Plus éclatant, voire plus sanglant que Réjeanne Padovani, ce film traite de plusieurs sujets : la censure, la lutte des classes, le conflit entre la métropole et les régions et... les relations homme-femme. Bien qu'il y ait beaucoup à dire sur le film, je me limiterai à ce dernier sujet, toujours avec le souci de bien vous outiller pour vous aider à faire face à cette immense construction psychosociale qu'est la Saint-Valentin.

 

Si vous avez envie de lire une critique complète sur le film, je vous suggère quelques hyperliens vers des portraits plus complets à la fin de cette chronique.

 

Bref, êtes-vous prêts? Plongeons dans l'univers de Gina.

 

Maxime 1 : Il ne suffit pas de voir pour y croire

 

Le problème avec la Saint-Valentin, c'est que cette fête vient avec une notion de performance. Si on est célibataire, la pression de trouver son complément à cette occasion et de vivre des feux d'artifice en couple est forte. Si on est déjà en couple, on souhaite souligner l'événement à grands traits, afin d'éviter que sa tendre moitié ne compare désavantageusement son duo à celui des autres. Bref, la pression sociale est forte.

 

La première chose que Gina peut nous apprendre à cet égard, c'est « qu'il ne suffit pas de voir pour y croire ». Si l'on est célibataire, ce n'est pas parce que l'on aperçoit du potentiel chez une autre personne qu'une relation se nouera. Si l'on est en couple, la Saint-Valentin ne se terminera pas automatiquement en feux d'artifices. Bien simplement : peu importe notre situation, le consentement est toujours nécessaire et, n'en déplaise aux autorités de Russie ou encore à Donald Trump, être en couple ne justifie pas les violences conjugales ni sexuelles.

 

Gina (Céline Lomez, trop rare au cinéma québécois) est une danseuse travaillant pour la mafia. Envoyée à Louiseville pour y performer dans un motel de troisième classe, elle s'y rend en train. C'est dans ce train que Bob (Claude Blanchard, à son deuxième film) l'aperçoit. Gina ne croise même pas son regard, mais déjà, Bob a ses vues sur elle. Il s'y prendra mal, et mal lui en prendra. Nous y reviendrons.

 

Maxime 2 : Mieux vaut tourner sa langue
dans sa bouche sept fois avant de parler

 

En parallèle et en croisement avec l'histoire de Gina, une équipe de documentaristes de l'ONF arrive de Montréal pour tourner un documentaire sur la situation des travailleurs du textile au Québec - référence directe au film On est au coton (1970), documentaire tourné par Denys Arcand et censuré par l'ONF.

 

Léonard Chabot (Roger Lebel, disparu en 1994), est un contremaître employé à l'usine de textile de Louiseville. Approché par les documentaristes, il réunit trois employées en prévision du tournage de la petite équipe. Comment les prépare-t-il? Voici ce qu'il leur dit « Les petites filles, faîtes-nous pas honte là, hein? Pour une fois que vous avez la chance de faire du cinéma, y'en a peut-être une qui va devenir une vedette. On sait jamais, hein? »

 

Un peu tard, au motel, le film nous montre l'approche maladroite M. Chabot se solder par un échec relationnel, alors que la femme qu'il courtise s'éloigne rapidement de lui. Comme quoi « Mieux vaut tourner sa langue dans sa bouche sept fois avant de parler. » Ceci vaut que l'on soit de souche franco-normande, grecque ou autre. Sans doute faudrait-il l'apprendre, dans la vraie vie, à M. le député Sklavounous, si vous voyez ce que je veux dire...

 

Bref, avant de parler à l'autre, pensez à l'impact de ce que vous allez dire. Même si c'est pour faire une blague. C'est bon pour tout le monde, moi le premier.

 

Maxime 3 : Pousser une boule avec un bâton
ne fait pas de quelqu'un un homme

 

Avec la Saint-Valentin, un autre risque, celui de la compétition, est possible. Le développement de l'humanité est parsemée d'innombrables luttes, petites et grandes. Notre littérature croule sous les exemples où l'amour et le conflit se rencontrent : L'Ancien testament, Homère et la Chute de Troie, Tristan et Iseult n'en sont que quelques exemples.

 

La compétition est-elle évitable, en amour? Peut-être, peut-être pas. Mais si elle doit avoir lieu, pensez à comment vous aller la mener. Une scène d'anthologie survient quand Bob Sauvageau (Claude Blanchard) et l'assistant-caméraman (Serge Thériault) de l'équipe de documentaristes luttent au billard pour conquérir le coeur de Gina. Débutant la partie, ce dernier « casse » maladroitement le triangle de boules sur la table de billard, ne réussissant qu'à éloigner deux boules du lot.

 

Bob, profitant de l'ouverture, affirme tout de go : « Pas capable casser comme un homme? ». Si la réplique révèle-t-elle d'entrée de jeu un machisme profond, elle démontre aussi toute la vacuité du personnage : en quoi le fait de pousser des boules avec un bâton fait-il de quelqu'un un homme? Je suis prêt à gager que, sur environ trois milliards d'hommes, la majorité d'entre nous ne jouons que très rarement au billard, voire jamais.

 

Qui plus est, c'est l'équipe de Gina, composée d'elle-même et du personnage de Serge Thériault - celui qui n'a « pas cassé comme un homme », qui gagne la partie.

 

Le plus important à retenir, par contre, c'est que les comparaisons de virilité du type « je pisse plus loin que toi » ou encore « je peux écrire mon prénom dans la neige » ne peuvent que vous attirer des ennuis. Et si elles vous permettent d'impressionner le sexe convoité.... posez-vous des questions sur les personnes que vous attirez avec cette méthode de cro-magnon.

 

Maxime 4 : Un voyage à Hawaii ne peut pas
compenser pour une vie plate et une carrière ruinée

 

Au bar du motel, un des documentaristes s'arrête pour relaxer. Il y trouve l'occasion de discuter avec les propriétaires, d'abord une femme, puis son mari. La première lui parle de sa carrière d'infirmière passée, qu'elle a dû abandonner à regret pour venir travailler au motel avec son mari, lorsque celui-ci a quitté sa carrière de commis-voyageur pour s'installer dans cette entreprise.

 

Que fait le second, quelques instants plus tard? Il avance que c'est sa femme qui voulait qu'il cesse de voyager, et que c'est pour cette raison qu'il a acheté le motel. En guise de compensation pour ce changement de carrière, il lui aurait payé un voyage à Hawaii. La réaction de sa conjointe, selon lui : « T'aurais dû la voir en revenant! Tu suite à quat' pattes à terre après laver les planchers. Avait l'air de bonne humeur. »

 

Ben oui... si être en relation avec quelqu'un signifie abandonner votre carrière professionnelle par dépit, posez-vous des questions. Saint-Valentin ou pas, que ce soit le voyage, le spa ou le restaurant, rien de vous allez « lui payer » ne peut compenser pour une attitude de mépris et des décisions qui ne sont pas mutuellement profitables. Ça va vous sauter dans la face un jour ou l'autre.

 

Maxime 5 : On attire pas les amis avec du vinaigre

 

Au bar, Bob et ses collègues motoneigistes - des désoeuvrés qui reçoivent une subvention équivalente au chômage et qui ne savent pas quoi faire de leurs journées - tentent de tuer le temps. Bob semble être convoité par une jeune femme de sa bande, mais il ignore celle-ci le plus possible, malgré son ton et ses remarques acerbes.

 

Quand Gina passe devant leur table, Bob lui attrape le bras et lui dit : « Eille Gina!? Nous autres, on est pas "smattes" (comme les documentaristes avec qui Gina est assise)... Quand est-ce que tu nous les montres, tes totons? ». Et son collègue moustachu de renchérir : « J'espère que ça vaut la peine! », avant que la femme du groupe n'ajoute : « Moé, c'est les fesses que j'ai hâte de voir. Ça a l'air d'être le genre à faire de la cellulite! » Gina, en furie, lance une réplique cinglante avant de quitter la table.

 

Voyez-vous comment, en quelques phrases, il est possible de se faire détester à tout jamais de quelqu'un? Il y a un lien à faire avec la 2e maxime, celle qui mentionne le nombre de fois où il faut tourner sa langue avant de parler...

 

Maxime 6 : Quand t'es obligé de demander de l'aide
à une tierce personne pour danser avec quelqu'un...
pose-toi des questions!

 

Bob, non content de s'être aliéné Gina pour de bon, souhaite quand même entretenir une proximité physique avec la dame. Comme il ne peut la séduire avec les mots, ce sera par la coercition qu'il obtiendra son dû. Alors que Gina refuse de danser avec lui, Bob lance au propriétaire du motel : « Marcel! Dis à ta danseuse de danser avec ton meilleur client. » Cette dernière s'exécute sous la contrainte.

 

Jaloux, l'assistant-caméraman (Serge Thériault) de l'équipe de documentaristes se lève et va arrêter la musique en débranchant le jukebox, ce qui permet à Gina de fuir la scène.

 

Cette scène pose diverses questions, dont celle-ci : faut-il chercher à tout prix la proximité physique, en utilisant des leviers psychosociaux et économiques pour arriver à son dû? La question a le mérite de nous amener à une question encore plus importante, qui n'en est pas une en fait :

 

Là, c'est fini les maximes :

non, ça veut dire NON

 

Le film Gina a plusieurs mérites, à plusieurs niveaux, qui se révèlent parfois à la première, parfois à la seconde écoute. Ce qui m'a le plus marqué, par contre, c'est qu'il traite tout au long de la question des relations entre les femmes et les hommes, et particulièrement de la question du consentement sexuel.

 

À cet égard, Gina présente un portrait simple et direct de la chose car, chaque fois que les motoneigistes et Gina se croisent, c'est une leçon claire et nette qui est rappelée aux cinéphiles : « non, ça veut dire NON ».

 

Quelle qu'eusse été l'intention du réalisateur ou du scénariste, on ne peut rester indifférent devant la descente aux enfers que vit Gina, sorte de reine envoyée par la riche mafia, par rapport aux motoneigistes, habitants paumés d'une ville en déclin. Pensant qu'ils n'ont rien à perdre, ces derniers se contentent de prendre ce qu'ils veulent, au lieu de chercher les intérêts communs.

 

Gina, sentant le danger grandir durant sa soirée au bar, profite d'une bagarre générale causée par un énième conflit entre Bob et l'assistant-caméraman pour s'éclipser et quitter le bar, allant se réfugier directement dans sa chambre.

 

Privé de « sa relation avec Gina », Bob commet l'irréparable : il se prépare à la reprendre par la force.

 

Alors que la musique de l'hymne fédéral retentit à la télévision de Radio-Canada, dont la programmation de la journée est terminée (c'était comme ça jusqu'à il n'y pas si longtemps), Gina se prépare à aller dormir. Dehors, le bruit des motoneiges gronde, jusqu'à se rapprocher tout près. Puis, le silence complet retombe. Inquiète, Gina va ouvrir les stores. C'est le choc : derrière, des motoneigistes la regardent.

 

Paniquée, Gina court dans la salle de bains et tente de fuir par la fenêtre. Fracassant la porte, une dizaine de motoneigistes entrent en trombe sur les lieux, la rattrapent et la jettent sur le lit. Habillés, casqués, masqués, plusieurs demeurant anonymes, c'est un par un qu'ils la violent. Même la jeune femme de la bande est de la partie, encourageant un de ses collègues masculins, tout en imitant l'attitude faciale du violeur avec un plaisir malsain. Puis, le forfait étant accompli, chacun quitte la chambre... sauf Bob.

 

Bob n'a pas touché physiquement Gina. Mais il la touche psychologiquement, laissant tomber platement ces mots « Sais-tu... ça me dit pu rien. », avant de quitter les lieux en motoneige.

 

Et à quoi a mené cette relation? Dans le monde ordinaire, la victime aurait porté ce fardeau en privé, comme bien d'autres, ou parfois en public, comme Alice Paquet. Mais Bob et sa bande ont un problème... il se sont attaqués à une travailleuse du sexe qui est protégée par le crime organisé, le même que nous avons pu voir à l'oeuvre dans Réjeanne Padovani (1973). Gina ne laissera pas les choses se dérouler ainsi : elle appelle à son secours le monde interlope.

 

Dès lors, le destin de Bob et des motoneigistes est scellé. Les hommes de main de la mafia leur tombe dessus, alors qu'ils prennent leurs aises dans un vieux navire abandonné sur les rives du Saint-Laurent.

 

Le chaos s'ensuit, alors que les vengeurs frappent, lacèrent, ponctionnent, jettent ou sautent sur les corps meurtris des violeurs... ou violeuses! La scène où la jeune motoneigiste se réfugie sous un lit, lequel est aussitôt piétiné par un mafioso, en est une d'anthologie. Une autre scène marquante : le plus jeune de la bande - je soupçonne qu'il s'agit d'un garçon, mais je n'en suis pas sûr - est jeté par un mafioso dans un énorme conduit du bateau, un rappel de la scène de défenestration dans Réjeanne Padovani.

 

Pendant que la bande est décimée, Bob et son homme de main en profitent pour fuir sur leurs motoneiges. Mais c'est sans compter sur la détermination de Gina, qui embarque en voiture pour les poursuivre tous les deux. Elle rattrape l'homme de main et, ô ironie, lui écrase la main en roulant dessus.

 

Pour terminer le film en beauté, elle poursuit Bob, jusqu'à pousser sa motoneige droit dans les lames d'une souffleuse. Alors que la motoneige se brise en morceaux, l'homme ressort en purée rouge par le tuyau de soufflage de la neige.

 

JOYEUSE SAINT-VALENTIN!

 

 

 

Ce film présente une rare fiction québécoise du XXe siècle à basculer dans l'horreur humaine et graphique. À cet égard, ainsi qu'à bien d'autres, c'est une réussite.

 

Il n'en demeure pas moins que l'intérêt premier de Gina demeure, pour moi, ce qu'il nous projette au niveau des relations humaines : la domination des uns sur les autres rapporte-t-elle vraiment? Mais encore : que pouvons-nous retirer de ce film - et de bien d'autres - pour nous améliorer sur le plan des relations humaines?

 

La magie du cinéma, elle est là. Le 7e art peut nous apprendre à devenir meilleur.

 

Allez, on (ré)écoute Gina pour la Saint-Valentin?

 

***

 

Gina (1975) de Denys Arcand

  • Sur Éléphant, pour écouter ou en savoir plus : http://elephantcinema.quebec/films/gina_3267/

  • Sur Wikipédia, pour en savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gina_(film)

  • À la bibliothèque Éva-Senécal, pour emprunter : http://www.bibliotheque.ville.sherbrooke.qc.ca/in/sites/es/faces/details.xhtml?id=p%3A%3Ausmarcdef_0000262527&highlight=Gina&posInPage=2&bookmark=543c9477-9b72-4701-b10f-2baed0c6dbdc&queryid=ff6914a4-9c22-4185-952c-795759d06473

  • Sur YouTube, pour écouter en basse qualité : https://www.youtube.com/watch?v=u3dvJ98iI0c

  • Sur la cinémathèque, pour lire une critique plus complète : http://collections.cinematheque.qc.ca/articles/points-de-vue-et-temoignages/de-on-est-au-coton-a-gina/

  • Sur l'Encyclopédie de l'Agora, pour lire une critique plus complète : http://agora.qc.ca/documents/gina_de_denys_arcand

 

***

 

 

Guillaume Houle est diplômé en études cinématographiques de l'Université de Montréal. Il a aussi étudié la scénarisation et la communication à l'Université du Québec à Montréal, ainsi que l'interdisciplinarité en arts (cinéma et vidéo) à l'Université du Québec à Chicoutimi. Ces quelques années d'études lui ont fait réaliser qu'il n'avait rien d'un cinéaste. Malgré les piques qu'il peut lancer ici et là à certains créateurs, il respecte énormément le travail acharné et dévoué que la production cinématographique demande.

 

Œuvrant au Conseil de la culture de l'Estrie et à la maison d'édition Les Six Brumes, il consacre l'essentiel de son temps professionnel à conseiller, à soutenir, à encadrer, à valoriser, à commercialiser et à promouvoir l'art et la culture québécoise, notamment au niveau des littératures de l'imaginaire québécoises – fantastique, science-fiction, fantaisie et Cie.

 

Un de ses objectifs personnels est de visionner l'ensemble du cinéma de fiction québécois existant. Son association avec Kino Estrie dans le cadre de la chronique Rang du 7e Art, Québec lui donne une raison de partager ses trouvailles avec d'autres passionnés, ainsi que de passer quelques commentaires personnels sur notre perception du Québec, de son histoire et de sa culture.

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